« Il y a un roman de Dickens, « La petite Dorrit », qui n’est pas parmi les plus connus, et que je préfère à tous les autres. Les romans anglais sont comme des fleuves paresseux ; le courant y est à peine sensible ; la barque tourne souvent au lieu d’avancer ; on prend goût pourtant à ce voyage, et l’on ne débarque pas sans regret. Dans ce roman-là vous trouverez des Mollusques de tout âge et de toute grosseur ; c’est ainsi que Dickens appelle les bureaucrates, et c’est un nom qui me servira. Il décrit donc toute la tribu des Mollusques, et le Ministère des Circonlocutions, qui est leur habitation préférée. Il y a de gros et puissants Mollusques, tel lord Decimus Tenace Mollusque, qui représente les Mollusques à la Haute Chambre, et qui les défend quand il faut et comme il faut ; il y a de petits Mollusques aux deux Chambres, qui ont charge, par des Oh ! et des Ah ! de figurer l’opinion publique, toujours favorable aux Mollusques. Il y a des Mollusques détachés un peu partout, et enfin un grand banc de Mollusques au Ministère des Circonlocutions. Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s’incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mollusques le riche beau-père, les riches beaux-frères, pour la solidité, l’autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps ; ne parlons pas des papiers innombrables qu’ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu’à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés. Le même jeu se joue chez nous, et à nos dépens. Mollusques aux chemins de fer, aux Postes, à la Marine, aux Travaux publics, à la Guerre ; alliés des Mollusques au Parlement, dans les Grands Journaux, dans les Grandes affaires. Mariages de Mollusques, déjeuners de Mollusques, bals de Mollusques. S’allier, se pousser, se couvrir ; s’opposer à toute enquête, à tout contrôle calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés qui ne sont pas Mollusques sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l’esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque a sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte, voilà leur politique. Ils la font à notre nez, jugeant plus utile de nous décourager que de se cacher, produisant de temps en temps un beau scandale afin de nous prouver que nous n’y pouvons rien, que l’électeur ne peut rien au monde, s’il n’adore le Mollusque, que le député ne peut rien ail monde, s’il n’adore le Mollusque. Ils feront de Briand un Dieu, et de Painlevé un brouillon et un écervelé ; ils perdront enfin la République si elle refuse d’être leur République. Ce qu’un très grand Mollusque exprimait récemment, en disant, à un déjeuner de Mollusques : « Dans cette décomposition universelle, dans cette corruption, dans cette immoralité, dans ce scepticisme, dans cette incompétence qui s’infiltrent partout, je ne vois que l’Administration qui tienne encore ; et c’est Elle qui nous sauvera. » » Alain, 2 janvier 1911.
Quel esprit, vraiment.

« Un coup bas contre l’esprit public »
Un article important, emblématique, dans Marianne de cette semaine (n°524–525)
(Ce journal devient un vrai service public : un des rares lieux où les journalistes sont encore des « sentinelles du peuple », des « inquiéteurs du pouvoir ») :
Le titre de cet article aurait pu être « Les pourris font la loi »
ou « Organisation méthodique de la corruption des fonctionnaires et de son impunité »
« Quand il s’agit de recaser ses petits copains, il faut savoir passer à la vitesse supérieure. En vertu de ce principe cardinal, qui rythme la vie de la technocratie, le gouvernement Villepin a su profiter de ses derniers jours d’activité pour faire passer le décret d’application de la loi dite de « modernisation de la fonction publique ». C’est très précisément le vendredi 27 avril qu’a été publié ledit décret avec, notamment, le volet destiné à assouplir les règles du pantouflage, en l’occurrence les conditions régissant le passage des fonctionnaires dans le secteur privé.
Jusqu’ici, pour éviter tout mélange des genres, un fonctionnaire ne pouvait pas travailler avant cinq ans dans une entreprise dont il avait « assuré la surveillance ou le contrôle », ou avec laquelle il avait été ammené à « conclure des contrats ». [ÉC : au lieu de cinq ans, ce devrait être à vie, évidemment.]
Désormais, ce délai ne sera que de trois ans. La différence est de taille. Elle va alimenter l’appel d’air qui conduit nombre de hauts fonctionnaires (notamment ceux de Bercy [économie, impôts]) à passer du public au privé avec leurs relations, leurs anciens dossiers et leur carnet d’adresse, alimentant ainsi les risques de corruption et de prévarication.
Cette décision en dit long sur la maladie qui ronge le sens de l’État. A priori, les grandes écoles de l’administration, souvent nées à la libération, étaient destinées à former une élite ayant le sens du bien commun et du service public. Cet idéal est aujourd’hui contrebalancé par l’hymne général à l’argent fou. Nombre de hauts fonctionnaires quittent le public pour des carrières dans le privé, avec les petits et les grands privilèges induits pour ce genre de destinée.
Ce n’est sain ni pour l’État, ni pour la morale.
J. D. »
Proposition :
l’État devrait tenir à jour et publier (sur le net) la liste des fonctionnaires qui ont quitté la fonction publique et les entreprises où ils ont travaillé depuis, avec leurs fonctions successives et les salaires et avantages correspondant à chacune de ces fonctions).
Par ailleurs, l’interdiction de travailler dans une entreprise qu’on a contrôlé ou avec qui on a passé avec la puissance publique devrait être définitive et non pas temporaire.
Remarque : à mon avis, seule une Constitution d’origine citoyenne (honnête) peut imposer une telle mesure anticorruption.
Pour permettre les échanges sur ce point, je reproduis également cet article dans le fil du forum consacré à la responsabilité des fonctionnaires : http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?pid=2477#p2477