L’indignation des compétents (Alain)

22/04/2007 | 11 commentaires

Voi­ci un savou­reux Pro­pos d’Alain qui pour­rait s’in­ti­tu­ler : « L’in­di­gna­tion des compétents » :

« Lisez les feuilles publiques ; vous ver­rez qu’ils sont tous sai­sis d’un furieux besoin de décla­mer contre l’é­lec­teur, disant qu’il est igno­rant, qu’il est cor­rom­pu, qu’il est incons­tant, qu’il est ingrat, et qu’en­fin il faut cher­cher quelque sys­tème ingé­nieux qui per­mette aux émi­nents dépu­tés, aux émi­nents ministres, aux émi­nents bureau­crates de remettre l’é­lec­teur il sa place, et de tra­vailler à son bon­heur mal­gré lui.

Je connais cette chan­son. Tous les bureau­crates que j’ai ren­con­trés me l’ont chan­tée ; et cela reve­nait à dire, presque sans détour, que le suf­frage uni­ver­sel, si on le prend sérieu­se­ment, est une ins­ti­tu­tion absurde. Car, disaient-ils, il faut avant tout savoir, si l’on veut agir. Or, dans votre beau sys­tème, le petit nombre des citoyens qui savent bien une chose, que ce soit les finances, la mutua­li­té, l’en­sei­gne­ment on la poli­tique exté­rieure, ce petit nombre est écra­sé par la mul­ti­tude des igno­rants. « Nous espé­rions, disaient-ils, que les igno­rants feraient du moins modestes et dis­crets, et qu’ils se lais­se­raient tout de même un peu gou­ver­ner par ceux qui sont pré­pa­rés à cette tâche dif­fi­cile. Mais point du tout. Votre répu­blique se réa­lise. Le dépu­té vient dans les bureaux, et y parle au nom du peuple. Le tard-ins­truit méprise les com­pé­tences, et veut réfor­mer tout. Bien­tôt on nom­me­ra les ingé­nieurs, les ami­raux, les pro­fes­seurs au suf­frage uni­ver­sel. Ils ont déjà sac­ca­gé notre culture fran­çaise. L’i­gno­rant dit : voi­là ce que l’on doit m’ap­prendre. Ce beau sys­tème est arri­vé à sa per­fec­tion propre avec votre Combes ; et nous y retom­be­rons, c’est inévi­table, à moins qu’une grande révolte de l’é­lite ne coïn­cide avec quelque mou­ve­ment de crainte et de modes­tie dans la masse igno­rante. Mais, avec ces ambi­tieux et pré­ten­tieux ins­ti­tu­teurs, qui ne sup­portent plus aucun frein, je crois bien qu’on ne peut guère comp­ter sur une abdi­ca­tion volon­taire des citoyens-rois. Et alors, où allons-nous ? »

Tout direc­teur, tout ins­pec­teur, tout conseiller, tout pré­fet. tout rec­teur, tout ministre pense ain­si et parle ain­si, dès que l’é­lec­teur est retour­né à son tra­vail. Un Combes, un Pel­le­tan, sont haïs et mépri­sés par l’é­lite, jus­te­ment parce qu’ils résistent à ce mouvement-là.

Les par­tis n’y font rien. Le radi­cal s’en­tend très bien là-des­sus avec le monar­chiste. Tous sentent très vive­ment que le peuple se hausse sur la pointe des pieds, et regarde dans les bureaux. L’é­lite des bureau­crates est contrô­lée, cri­ti­quée, mena­cée dans ses pri­vi­lèges. Les dépu­tés éprouvent, plus direc­te­ment encore, cette puis­sance des masses, qui, bien loin de deman­der à grands cris quelque bou­le­ver­se­ment impos­sible, pré­tendent tout sim­ple­ment s’ins­tal­ler au fau­teuil, et véri­fier les livres de cui­sine et de blan­chis­sage. Péril immi­nent, contre quoi ils ont trou­vé déjà la repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle, en atten­dant l’en­sei­gne­ment pro­fes­sion­nel, qui remet­tra les citoyens à la chaîne. Citoyens, tâchez de bien sai­sir cette Révo­lu­tion des bureau­crates contre le Peuple. Et méfiez-vous ; l’ad­ver­saire a plus d’un tour dans son sac. »

Alain, 4 juin 1910.

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Étienne

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11 Commentaires

  1. Laurent_K

    Ca date de 1910 ? L’his­toire ne se répète peut-être pas mais qu’est-ce qu’elle bégaye !

    Réponse
  2. Étienne

    « L’expérience démontre que l’avis des hommes « com­pé­tents » est sou­vent tout à fait en désac­cord avec la réalité, 
    et l’histoire de la science est l’histoire des erreurs des hommes « com­pé­tents ». »

    Vil­fre­do Pare­to
    (Trai­té de socio­lo­gie géné­rale, 1917)

    Réponse
  3. Étienne

    À pro­pos de l’ar­gu­ment choc d’une « évi­dem­ment néces­saire com­pé­tence des élus » et d’une « très fré­quente incom­pé­tence des élec­teurs », voi­ci un autre Pro­pos
    d’Alain que j’ai trou­vé excellent, et qu’on pour­rait intituler 

    « les non-com­pé­tents peuvent contrô­ler les compétents »

    « Il y a un argu­ment contre
    la Démo­cra­tie éga­li­taire, que je trouve dans Auguste Comte, et qui a
    été sou­vent repris, c’est que, par le suf­frage popu­laire, on aura
    tou­jours des dépu­tés incom­pé­tents. C’est pour­quoi notre phi­lo­sophe ne
    veut consi­dé­rer le sys­tème de la libre cri­tique et de l’égalité
    radi­cale que comme un pas­sage à un état meilleur, où le pou­voir sera
    tou­jours aux mains d’un savant dans chaque spé­cia­li­té, et d’un conseil
    d’é­mi­nents socio­logues pour la coor­di­na­tion et l’ensemble.

    Il est très vrai qu’un dépu­té, le
    plus sou­vent, ne sait rien à fond en dehors du mé­tier qu’il
    exer­çait ; mais remar­quez que, s’il est avo­cat, il connaît
    tout de même assez bien les lois, la pro­cé­dure, et les vices du système
    judi­ciaire ; que, s’il est commer­çant, il s’en­tend aux
    comptes et à l’é­co­no­mie ; que, s’il est entre­pre­neur, il dira
    utile­ment son mot au sujet des tra­vaux publics, et ain­si pour le
    reste. Aus­si, quand on parle de l’i­gno­rance et de l’in­com­pé­tence des
    dépu­tés, je ne puis voir là qu’un déve­loppement facile et sans portée.

    Mais je ne regar­de­rais pas tant à la
    science ; plu­tôt à la pro­bi­té, et à la sim­pli­ci­té des mœurs
    pri­vées. Car si l’on prend pour dépu­té un grand arma­teur, ou un grand
    indus­triel, ou un grand ban­quier, ou un grand avo­cat, afin d’u­ser de
    leur savoir-faire, ce sera un cal­cul de dupe assez sou­vent. On connaît
    des hommes fort habiles et intel­li­gents, mais qui, peut-être, par
    l’ha­bi­tude des affaires, pen­se­ront un peu trop à leur for­tune, ou bien
    exer­ce­ront volon­tiers un pou­voir tyran­nique, comme ils font
    natu­rel­le­ment chez eux et dans leur métier. Ain­si leur science pourra
    bien nous coû­ter cher. J’ai­me­rais sou­vent mieux un hon­nête homme qui
    n’au­rait pas trop réus­si. Bref, je ne désire pas avant tout des
    Compétences.

    Et pour­quoi ? Parce que
    nous en avons autant qu’il nous en faut dans les ser­vices publics. La
    Cour de Cas­sa­tion et le Conseil d’É­tat connaissent pro­fon­dé­ment les
    lois. La Cour des Comptes a la science des Finances publiques. Tous les
    minis­tères ont des direc­teurs fort ins­truits. La guerre et la marine
    dépendent d’hommes qui connaissent leur métier. En
    fait les Com­pé­tences sont aux affaires. Il reste à les sur­veiller, et
    ce n’est pas si difficile.

    On prend à tort les ministres pour
    des hommes qui devraient être plus savants que leurs subor­don­nés. Le
    ministre n’est autre chose qu’un délé­gué du peuple pour la surveillance
    d’un tra­vail déter­mi­né et nous avons, pour sur­veiller le surveillant,
    un autre dépu­té, rap­por­teur du bud­get ; les autres députés
    sont arbitres.
    Par exemple on peut bien juger de la fabri­ca­tion des
    poudres sans être chi­miste, car les spé­cia­listes seront bien for­cés de
    par­ler clair, si on l’exige, et c’est ce qui est arri­vé. De la même
    manière, un juré peut appré­cier la res­pon­sa­bi­li­té d’a­près les rapports
    des méde­cins. Si
    le civet est brû­lé, d’a­bord je le sen­ti­rai très bien, sans être
    cui­si­nier, et ensuite j’arrive­rai à me pro­té­ger contre ce petit
    mal­heur, même sans entrer dans la cui­sine, car je suis celui qui paie.
    Le peuple est celui qui paie ; et ses repré­sen­tants ont mille
    moyens de faire que le peuple soit bien ser­vi, si seule­ment ils le
    veulent.

    On peut même dési­rer ici une
    divi­sion du tra­vail plus par­faite, les dépu­tés jugeant avant tout
    d’a­près les effets sans cher­cher les causes. Comme cet homme très riche
    et très occu­pé qui a plu­sieurs autos et ne connaît pas la panne. Sa
    méthode est de bien payer, et de ren­voyer le chauf­feur sans
    com­men­taires, à la pre­mière panne ; cela le dispense
    d’ap­prendre la mécanique. »

    Alain
    (Pro­pos, 27 octobre 1912).

    Réponse
  4. Étienne

    Chers amis,

    Tou­jours dans cette optique de réha­bi­li­ter la valeur du sens com­mun en matière poli­tique, au mépris des pré­ten­dues com­pé­tences notables, je vous signale un texte sur­pre­nant de la part d’un per­son­nage illustre qu’on pré­sente sou­vent — injus­te­ment ? — comme un monstre de froi­deur cynique.

    Voyez cette pen­sée de Machia­vel, ce répu­bli­cain qui pen­sait que 
    la répu­blique, où le peuple gouverne, 
    est supé­rieure au gou­ver­ne­ment d’un prince
     :

    « Je dis d’abord, écrit Machia­vel, que cette légè­re­té dont les his­to­riens accusent la mul­ti­tude est aus­si le défaut des hommes pris indi­vi­duel­le­ment, et plus par­ti­cu­liè­re­ment celui des princes ; car qui­conque n’est pas rete­nu par le frein des lois com­met­tra les mêmes fautes qu’une mul­ti­tude déchaî­née ; il y a des mil­liers de princes, on compte le nombre des bons et des sages….

    Je conclus donc contre l’opinion com­mune qui veut que le peuple, lorsqu’il domine, soit léger, incons­tant, ingrat, et je sou­tiens que ces défauts ne sont pas plus le fait des peuples que celui des princes…

    Ajou­tons que les villes où les peuples gou­vernent font d’étonnants pro­grès en peu de temps… cette dif­fé­rence ne peut naître que de la supé­rio­ri­té du gou­ver­ne­ment d’un peuple sur celui d’un prince. »

    Source : Dis­cours sur la pre­mière décade de Tite-Live, cha­pitre XIX : « Sagesse du peuple. La mul­ti­tude est plus sage et plus constante qu’un prince. »

    Texte cité par Gérard Mai­ret, dans une note (p. 202) du « Contrat Social » de Rous­seau (Poche).

    Pour le texte inté­gral, j’ai trou­vé une autre source de cette thèse de Machia­vel, sur Inter­net : http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​m​a​c​h​i​a​v​e​l​_​n​i​c​o​l​a​s​/​d​i​s​c​o​u​r​s​_​t​i​t​e​l​i​v​e​/​d​i​s​c​o​u​r​s​_​t​i​t​e​l​i​v​e​.​rtf (page 60), où la tra­duc­tion est sen­si­ble­ment différente.

    Réponse
  5. AdH

    Bon­jour à tous,

    Etienne, ma ques­tion est pour vous : ces pro­pos d’A­lain sont-ils conte­nus dans « Pro­pos sur le pou­voir » ? Sur le bon­heur ? L’éducation ?
    Mer­ci pour votre réponse !

    Réponse
  6. Étienne

    AdH

    C’est dans « Pro­pos sur le pou­voir » — livre can­di­dat pour être « le meilleur livre du monde » 🙂

    Réponse
  7. Ana Sailland

    Pen­sée du matin 😉
    Tel­le­ment banale 😉
    Mais si peu audible 🙁

    Le grand nombre ne peut pas tra­hir le grand nombre. C’est impossible.
    S’il se trompe, il cor­ri­ge­ra très vite son erreur, au contraire du petit nombre qui par orgueil ou conflit d’in­té­rêt refu­se­ra l’évidence.

    De même que ne doivent pas être confon­dues la volon­té géné­rale et la répar­ti­tion sta­tis­tique de dési­reuses volon­tés indi­vi­duelles, de même l’in­tel­li­gence du peuple n’est pas la somme des intel­li­gences individuelles.
    L’in­tel­li­gence du peuple, si on lui per­met­tait d’être, serait chro­ni­que­ment supé­rieure à toute intel­li­gence indi­vi­duelle ou de caste.
    La volon­té géné­rale, si on lui per­met­tait d’é­clore, serait claire et juste, sans ubris et sans peur.

    Car du débat et de la déli­bé­ra­tion uni­ver­sels, actes-racines de la démo­cra­tie, naît autre chose que la foule des idées.

    Car d’un débat uni­ver­sel, conçu sage­ment comme lent et puis­sant, ne peuvent sor­tir ni l’ob­ses­sion du dogme ni la reli­gion du petit nombre.

    Car seul l’é­change pour tous par tous et entre tous peut per­mettre à l’empathie glo­bale de gou­ver­ner les choix.

    Les princes quant à eux, qu’ils soient princes du sang ou princes de l’é­lec­tion, tou­jours issus d’une caste, sont méca­ni­que­ment autistes et sont pri­vés à jamais de l’in­tel­li­gence du débat universel.
    Ils n’en peuvent pas simu­ler l’exhaustivité.
    Il leur est impos­sible d’o­pé­rer la syn­thèse des ressentis.
    Ils ne peuvent pas riva­li­ser ni en audace, ni en inven­ti­vi­té, ni en sagesse, ni en hon­nê­te­té, ni en empa­thie, avec le grand nombre.

    Le grand nombre est incor­rup­tible et ne sau­rait se trans­mu­ter en eau sau­mâtre toxique au peuple.

    Réponse
  8. gidmoz

    Des ânes tirés par les lions, disait le finan­cier Charles Gave.

    Réponse
  9. Goldfish67

    Bon­jour,
    après cette lecture,
    il me parait clair que la seule vraie incom­pé­tence est de ne pas réus­sir a voir qu’en toute objec­ti­vi­té nous ne savons rien.

    le peuple semble aimer choi­sir de suivre les défi­ni­tions d’un­tel ou un autre, pour évi­ter d’a­voir a être cou­ra­geux et défendre ses propres positions.

    Et c’est l’u­nique rai­son qui jus­ti­fie de par­ler du peuple comme des incom­pé­tents sans pour autant être de mau­vaise foi.

    Si nous étions com­pé­tents, nous aurions assez de bon sens pour voir les ÉVIDENCES la ou elles sont. Comme le nez au milieu de la figure.

    J’en arrive a ce pour­quoi j’é­cris, il serait fan­tas­tique d’a­voir une émis­sion de télé réa­li­té ou des repor­tages qui simu­le­raient des sys­tèmes tels que le tirage au sort.
    Ou sim­ple­ment des essais sur la popu­la­tion tel un son­dage pour com­men­cer, et pour­quoi pas pous­ser la simu­la­tion a chaque fois un peu plus loin.
    Apres la sai­son, il suf­fi­ra de publier les com­pa­rai­sons entre notre réa­li­té et celle concoc­té par de simple tirés au sort.

    Le résul­tat devrait être criant de vérité !

    ( la nature humaine ne vient pas de l’in­tel­lect, lui n’est qu’un outil high-tech.
    Notre vraie nature est comme le reflet de celle que nous obser­vons autour de nous, elle aime sans conditions )

    Déso­lé pour tant d’im­pré­ci­sions, je ferais mieux a l’a­ve­nir et mer­ci de votre lecture !

    Réponse
  10. J.C

    @ Goldfish67

    « le peuple semble aimer choi­sir de suivre les défi­ni­tions d’un­tel ou un autre »

    Nous fai­sons tous ain­si, le lan­gage n’est rien d’autre que l’u­sage de mots dont la signi­fi­ca­tion nous a été léguée par d’autres venus avant nous.
    Et dans ce monde où nos actions sont prises dans les filets de la socié­té et la course dans laquelle elle nous pro­pulse pour sur­vivre, les réponses pra­tiques dont nous avons besoin nous sont impo­sés par ceux qui se font davan­tage entendre et qui imposent les normes, j’ai nom­mé les grands médias.

    Il nous faut tré­bu­cher sur des obs­tacles pour que la néces­si­té se fasse sen­tir de trou­ver des solu­tions par des rai­son­ne­ments nou­veaux qui dépassent les idées toutes faites aux­quelles nous nous sou­met­tons d’habitude.

    Bien ami­ca­le­ment

    J.C

    Réponse
  11. dao06

    Bon­jour !

    Cette idée de la com­pé­tence semble lar­ge­ment confir­mé par les confé­rences de citoyens

    Jacques Tes­tart de Science citoyenne sou­tient lar­ge­ment cette idée aussi
    http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​Q​G​U​u​U​i​0​i​42o

    A coté de ça, je me demande aus­si dans quelle mesure, le fait d’être plu­sieurs, et donc de dif­fu­ser la res­pon­sa­bi­li­té, per­met de recon­naitre et accep­ter les erreurs éven­tuelles qui auraient pu être faite (per­sonne n’est infaillible) et de ne pas som­brer dans les esca­lades d’en­ga­ge­ment qui empêchent tout pas de coté…

    Réponse

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