Voici un savoureux Propos d’Alain qui pourrait s’intituler : « L’indignation des compétents » :
« Lisez les feuilles publiques ; vous verrez qu’ils sont tous saisis d’un furieux besoin de déclamer contre l’électeur, disant qu’il est ignorant, qu’il est corrompu, qu’il est inconstant, qu’il est ingrat, et qu’enfin il faut chercher quelque système ingénieux qui permette aux éminents députés, aux éminents ministres, aux éminents bureaucrates de remettre l’électeur il sa place, et de travailler à son bonheur malgré lui.
Je connais cette chanson. Tous les bureaucrates que j’ai rencontrés me l’ont chantée ; et cela revenait à dire, presque sans détour, que le suffrage universel, si on le prend sérieusement, est une institution absurde. Car, disaient-ils, il faut avant tout savoir, si l’on veut agir. Or, dans votre beau système, le petit nombre des citoyens qui savent bien une chose, que ce soit les finances, la mutualité, l’enseignement on la politique extérieure, ce petit nombre est écrasé par la multitude des ignorants. « Nous espérions, disaient-ils, que les ignorants feraient du moins modestes et discrets, et qu’ils se laisseraient tout de même un peu gouverner par ceux qui sont préparés à cette tâche difficile. Mais point du tout. Votre république se réalise. Le député vient dans les bureaux, et y parle au nom du peuple. Le tard-instruit méprise les compétences, et veut réformer tout. Bientôt on nommera les ingénieurs, les amiraux, les professeurs au suffrage universel. Ils ont déjà saccagé notre culture française. L’ignorant dit : voilà ce que l’on doit m’apprendre. Ce beau système est arrivé à sa perfection propre avec votre Combes ; et nous y retomberons, c’est inévitable, à moins qu’une grande révolte de l’élite ne coïncide avec quelque mouvement de crainte et de modestie dans la masse ignorante. Mais, avec ces ambitieux et prétentieux instituteurs, qui ne supportent plus aucun frein, je crois bien qu’on ne peut guère compter sur une abdication volontaire des citoyens-rois. Et alors, où allons-nous ? »
Tout directeur, tout inspecteur, tout conseiller, tout préfet. tout recteur, tout ministre pense ainsi et parle ainsi, dès que l’électeur est retourné à son travail. Un Combes, un Pelletan, sont haïs et méprisés par l’élite, justement parce qu’ils résistent à ce mouvement-là.
Les partis n’y font rien. Le radical s’entend très bien là-dessus avec le monarchiste. Tous sentent très vivement que le peuple se hausse sur la pointe des pieds, et regarde dans les bureaux. L’élite des bureaucrates est contrôlée, critiquée, menacée dans ses privilèges. Les députés éprouvent, plus directement encore, cette puissance des masses, qui, bien loin de demander à grands cris quelque bouleversement impossible, prétendent tout simplement s’installer au fauteuil, et vérifier les livres de cuisine et de blanchissage. Péril imminent, contre quoi ils ont trouvé déjà la représentation proportionnelle, en attendant l’enseignement professionnel, qui remettra les citoyens à la chaîne. Citoyens, tâchez de bien saisir cette Révolution des bureaucrates contre le Peuple. Et méfiez-vous ; l’adversaire a plus d’un tour dans son sac. »
Alain, 4 juin 1910.

Ca date de 1910 ? L’histoire ne se répète peut-être pas mais qu’est-ce qu’elle bégaye !
« L’expérience démontre que l’avis des hommes « compétents » est souvent tout à fait en désaccord avec la réalité,
et l’histoire de la science est l’histoire des erreurs des hommes « compétents ». »
Vilfredo Pareto
(Traité de sociologie générale, 1917)
À propos de l’argument choc d’une « évidemment nécessaire compétence des élus » et d’une « très fréquente incompétence des électeurs », voici un autre Propos
d’Alain que j’ai trouvé excellent, et qu’on pourrait intituler
« les non-compétents peuvent contrôler les compétents »
« Il y a un argument contre
la Démocratie égalitaire, que je trouve dans Auguste Comte, et qui a
été souvent repris, c’est que, par le suffrage populaire, on aura
toujours des députés incompétents. C’est pourquoi notre philosophe ne
veut considérer le système de la libre critique et de l’égalité
radicale que comme un passage à un état meilleur, où le pouvoir sera
toujours aux mains d’un savant dans chaque spécialité, et d’un conseil
d’éminents sociologues pour la coordination et l’ensemble.
Il est très vrai qu’un député, le
plus souvent, ne sait rien à fond en dehors du métier qu’il
exerçait ; mais remarquez que, s’il est avocat, il connaît
tout de même assez bien les lois, la procédure, et les vices du système
judiciaire ; que, s’il est commerçant, il s’entend aux
comptes et à l’économie ; que, s’il est entrepreneur, il dira
utilement son mot au sujet des travaux publics, et ainsi pour le
reste. Aussi, quand on parle de l’ignorance et de l’incompétence des
députés, je ne puis voir là qu’un développement facile et sans portée.
Mais je ne regarderais pas tant à la
science ; plutôt à la probité, et à la simplicité des mœurs
privées. Car si l’on prend pour député un grand armateur, ou un grand
industriel, ou un grand banquier, ou un grand avocat, afin d’user de
leur savoir-faire, ce sera un calcul de dupe assez souvent. On connaît
des hommes fort habiles et intelligents, mais qui, peut-être, par
l’habitude des affaires, penseront un peu trop à leur fortune, ou bien
exerceront volontiers un pouvoir tyrannique, comme ils font
naturellement chez eux et dans leur métier. Ainsi leur science pourra
bien nous coûter cher. J’aimerais souvent mieux un honnête homme qui
n’aurait pas trop réussi. Bref, je ne désire pas avant tout des
Compétences.
Et pourquoi ? Parce que
nous en avons autant qu’il nous en faut dans les services publics. La
Cour de Cassation et le Conseil d’État connaissent profondément les
lois. La Cour des Comptes a la science des Finances publiques. Tous les
ministères ont des directeurs fort instruits. La guerre et la marine
dépendent d’hommes qui connaissent leur métier. En
fait les Compétences sont aux affaires. Il reste à les surveiller, et
ce n’est pas si difficile.
On prend à tort les ministres pour
des hommes qui devraient être plus savants que leurs subordonnés. Le
ministre n’est autre chose qu’un délégué du peuple pour la surveillance
d’un travail déterminé et nous avons, pour surveiller le surveillant,
un autre député, rapporteur du budget ; les autres députés
sont arbitres. Par exemple on peut bien juger de la fabrication des
poudres sans être chimiste, car les spécialistes seront bien forcés de
parler clair, si on l’exige, et c’est ce qui est arrivé. De la même
manière, un juré peut apprécier la responsabilité d’après les rapports
des médecins. Si
le civet est brûlé, d’abord je le sentirai très bien, sans être
cuisinier, et ensuite j’arriverai à me protéger contre ce petit
malheur, même sans entrer dans la cuisine, car je suis celui qui paie.
Le peuple est celui qui paie ; et ses représentants ont mille
moyens de faire que le peuple soit bien servi, si seulement ils le
veulent.
On peut même désirer ici une
division du travail plus parfaite, les députés jugeant avant tout
d’après les effets sans chercher les causes. Comme cet homme très riche
et très occupé qui a plusieurs autos et ne connaît pas la panne. Sa
méthode est de bien payer, et de renvoyer le chauffeur sans
commentaires, à la première panne ; cela le dispense
d’apprendre la mécanique. »
Alain
(Propos, 27 octobre 1912).
Chers amis,
Toujours dans cette optique de réhabiliter la valeur du sens commun en matière politique, au mépris des prétendues compétences notables, je vous signale un texte surprenant de la part d’un personnage illustre qu’on présente souvent — injustement ? — comme un monstre de froideur cynique.
Voyez cette pensée de Machiavel, ce républicain qui pensait que
la république, où le peuple gouverne,
est supérieure au gouvernement d’un prince :
« Je dis d’abord, écrit Machiavel, que cette légèreté dont les historiens accusent la multitude est aussi le défaut des hommes pris individuellement, et plus particulièrement celui des princes ; car quiconque n’est pas retenu par le frein des lois commettra les mêmes fautes qu’une multitude déchaînée ; il y a des milliers de princes, on compte le nombre des bons et des sages….
Je conclus donc contre l’opinion commune qui veut que le peuple, lorsqu’il domine, soit léger, inconstant, ingrat, et je soutiens que ces défauts ne sont pas plus le fait des peuples que celui des princes…
Ajoutons que les villes où les peuples gouvernent font d’étonnants progrès en peu de temps… cette différence ne peut naître que de la supériorité du gouvernement d’un peuple sur celui d’un prince. »
Source : Discours sur la première décade de Tite-Live, chapitre XIX : « Sagesse du peuple. La multitude est plus sage et plus constante qu’un prince. »
Texte cité par Gérard Mairet, dans une note (p. 202) du « Contrat Social » de Rousseau (Poche).
Pour le texte intégral, j’ai trouvé une autre source de cette thèse de Machiavel, sur Internet : http://classiques.uqac.ca/classiques/machiavel_nicolas/discours_titelive/discours_titelive.rtf (page 60), où la traduction est sensiblement différente.
Bonjour à tous,
Etienne, ma question est pour vous : ces propos d’Alain sont-ils contenus dans « Propos sur le pouvoir » ? Sur le bonheur ? L’éducation ?
Merci pour votre réponse !
AdH
C’est dans « Propos sur le pouvoir » — livre candidat pour être « le meilleur livre du monde » 🙂
Pensée du matin 😉
Tellement banale 😉
Mais si peu audible 🙁
Le grand nombre ne peut pas trahir le grand nombre. C’est impossible.
S’il se trompe, il corrigera très vite son erreur, au contraire du petit nombre qui par orgueil ou conflit d’intérêt refusera l’évidence.
De même que ne doivent pas être confondues la volonté générale et la répartition statistique de désireuses volontés individuelles, de même l’intelligence du peuple n’est pas la somme des intelligences individuelles.
L’intelligence du peuple, si on lui permettait d’être, serait chroniquement supérieure à toute intelligence individuelle ou de caste.
La volonté générale, si on lui permettait d’éclore, serait claire et juste, sans ubris et sans peur.
Car du débat et de la délibération universels, actes-racines de la démocratie, naît autre chose que la foule des idées.
Car d’un débat universel, conçu sagement comme lent et puissant, ne peuvent sortir ni l’obsession du dogme ni la religion du petit nombre.
Car seul l’échange pour tous par tous et entre tous peut permettre à l’empathie globale de gouverner les choix.
Les princes quant à eux, qu’ils soient princes du sang ou princes de l’élection, toujours issus d’une caste, sont mécaniquement autistes et sont privés à jamais de l’intelligence du débat universel.
Ils n’en peuvent pas simuler l’exhaustivité.
Il leur est impossible d’opérer la synthèse des ressentis.
Ils ne peuvent pas rivaliser ni en audace, ni en inventivité, ni en sagesse, ni en honnêteté, ni en empathie, avec le grand nombre.
Le grand nombre est incorruptible et ne saurait se transmuter en eau saumâtre toxique au peuple.
Des ânes tirés par les lions, disait le financier Charles Gave.
Bonjour,
après cette lecture,
il me parait clair que la seule vraie incompétence est de ne pas réussir a voir qu’en toute objectivité nous ne savons rien.
le peuple semble aimer choisir de suivre les définitions d’untel ou un autre, pour éviter d’avoir a être courageux et défendre ses propres positions.
Et c’est l’unique raison qui justifie de parler du peuple comme des incompétents sans pour autant être de mauvaise foi.
Si nous étions compétents, nous aurions assez de bon sens pour voir les ÉVIDENCES la ou elles sont. Comme le nez au milieu de la figure.
J’en arrive a ce pourquoi j’écris, il serait fantastique d’avoir une émission de télé réalité ou des reportages qui simuleraient des systèmes tels que le tirage au sort.
Ou simplement des essais sur la population tel un sondage pour commencer, et pourquoi pas pousser la simulation a chaque fois un peu plus loin.
Apres la saison, il suffira de publier les comparaisons entre notre réalité et celle concocté par de simple tirés au sort.
Le résultat devrait être criant de vérité !
( la nature humaine ne vient pas de l’intellect, lui n’est qu’un outil high-tech.
Notre vraie nature est comme le reflet de celle que nous observons autour de nous, elle aime sans conditions )
Désolé pour tant d’imprécisions, je ferais mieux a l’avenir et merci de votre lecture !
@ Goldfish67
« le peuple semble aimer choisir de suivre les définitions d’untel ou un autre »
Nous faisons tous ainsi, le langage n’est rien d’autre que l’usage de mots dont la signification nous a été léguée par d’autres venus avant nous.
Et dans ce monde où nos actions sont prises dans les filets de la société et la course dans laquelle elle nous propulse pour survivre, les réponses pratiques dont nous avons besoin nous sont imposés par ceux qui se font davantage entendre et qui imposent les normes, j’ai nommé les grands médias.
Il nous faut trébucher sur des obstacles pour que la nécessité se fasse sentir de trouver des solutions par des raisonnements nouveaux qui dépassent les idées toutes faites auxquelles nous nous soumettons d’habitude.
Bien amicalement
J.C
Bonjour !
Cette idée de la compétence semble largement confirmé par les conférences de citoyens
Jacques Testart de Science citoyenne soutient largement cette idée aussi
http://www.youtube.com/watch?v=QGUuUi0i42o
A coté de ça, je me demande aussi dans quelle mesure, le fait d’être plusieurs, et donc de diffuser la responsabilité, permet de reconnaitre et accepter les erreurs éventuelles qui auraient pu être faite (personne n’est infaillible) et de ne pas sombrer dans les escalades d’engagement qui empêchent tout pas de coté…