Alain, blogueur formidable, déjà

15/04/2007 | 0 commentaires

« Natu­rel­le­ment je sais ce que c’est qu’un livre ; je crois même que je sau­rais en faire un. Dans la pré­face, je mon­tre­rais l’a­nar­chie des opi­nions, l’in­co­hé­rence des doc­trines ; ce qui ferait voir arri­ver mon livre avant l’heure. Après cela, je résu­me­rais les pré­dé­ces­seurs et les contem­po­rains ; cela ferait bien une dizaine de cha­pitres. Et puis je déve­lop­pe­rais mes propres opi­nions, mais en les ordon­nant comme une armée, chaque ques­tion à sa place, avec des tran­si­tions qui auraient des airs de preuves ; en évi­tant les répé­ti­tions et sur­tout les appa­rentes contra­dic­tions, qui font la joie des cri­tiques. Après quoi je conclu­rais, je reli­rais le tout, et j’au­rais envie de le refaire. Car il faut être bien sec, il me semble, pour relire un livre qu’on vient d’é­crire sans en décou­vrir un autre, bien plus clair, bien plus fort, qui annule le pre­mier. Mais je pas­se­rais outre ; je sup­por­te­rais même les dis­cours d’un édi­teur. En récom­pense je serais feuille­té par deux ou trois cri­tiques, et aus­si­tôt oublié. On ne lit pas un livre ; on le consulte pour en faire un autre.

« On lit des articles, comme on lit des affiches ; si on ne lit pas l’un, on lit l’autre ; on pêche une for­mule ; on y pense un petit moment. Ce qui est abs­trait ou traî­nant, on le laisse. Le lec­teur a des pas­sions vives, et des caprices ; des éclairs, et tout d’un coup une paresse déci­dée. Mais je suis un chas­seur d’a­louettes ; je fais tour­ner mon miroir ; recharge mon fusil ; j’ai ma revanche. Je reviens, je cor­rige, j’ex­plique. Je répète. L’at­ten­tion est comme l’oi­seau ; il faut perdre bien des flèches pour l’at­teindre une fois. Aus­si, lire c’est relire ; mais il faut être déjà bien habile dans le métier de liseur pour feuille­ter pen­dant des années. Donc chaque matin je vous ouvre mon livre à la page qui me plaît ; et je mets le doigt tan­tôt ici et tan­tôt là. Soyez dis­trait ou ennuyé, je m’en moque ; je vous rat­tra­pe­rai demain. Pareille­ment si je suis ennuyeux ; on ne l’est pas tous les jours. »

Alain, 10 août 1913.

[Note de Robert Bourgne qui pré­face l’é­di­tion de Folio : Les Pro­pos étaient de vrais dia­logues dans les­quels le public inter­ve­nait direc­te­ment, en écri­vant à l’au­teur — comme le montre ce pro­pos et comme André Mau­rois, par exemple, a eu sou­vent l’oc­ca­sion de le faire.]

Je retiens : Les blo­gueurs sont comme des chas­seurs d’a­louettes, ils font tour­ner leur miroir… à la recherche d’a­mis inconnus…

:o)

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Étienne

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